Plus d’énergie pour plus de lavage de cerveau : Merci aux nouveaux panneaux publicitaires vidéo de JCDecaux !

Cela fait quelques mois maintenant que plusieurs villes de France voient fleurir dans leurs espaces publics de nouveaux types de panneaux publicitaires : des écrans lumineux numériques.

En novembre 2018, Paris a renouvelé son engagement à l’afficheur JCDecaux en signant pour 15% de panneaux publicitaires numériques, et Marseille s’empresse de suivre l’exemple.

A Paris, la législation est pourtant claire : les panneaux publicitaires lumineux sont tout simplement interdits (voir l’article P4.1 du Règlement Local de Publicité (RLP) de Paris). Enfin pour l’instant… la ville prévoit en effet de réviser son RPL en vue d’autoriser les fameux écrans.

A Marseille, le RLP (datant de 1987) précise seulement que « l’installation d’une publicité lumineuse est soumise à autorisation préalable du Maire » (voir le RPL de Marseille). Et les rapports de concertations concernant le développement en cours du nouveau RLPi (Règlement Local de Publicité Intercommunal commun à tout le Territoire Marseille Provence) ne font pour l’instant, aucune mention du sujet (voir les rapports de concertation du RPLi Métropole Aix Marseille Provence).

Tomber dans le panneau ?

Mais alors, quels seraient les avantages de ces couteux écrans publicitaires High-tech ?  Faisant preuve d’une mauvaise fois sans commune mesure, les partisans du passage aux panneaux numériques avancent des arguments majoritairement écologiques.

Selon Jean-Louis Missika, adjoint à la maire de Paris, ces écrans numériques seront « connectés, contrôlés à distance et adaptés à leur emplacement géographique. Et cela diminuerait d’autant les impressions papier ». Selon la Maire : « La consommation d’énergie baisserait dans son ensemble de 31,4%. L’intensité lumineuse des mobiliers varierait en fonction de la météo et de l’heure de la journée. Les mobiliers numériques seraient même totalement éteints entre 1h et 6h du matin. Enfin, ils seraient tous alimentés à 100% en électricité certifiée d’origine renouvelable »  (voir le communiqué de la mairie de Paris du 29 mars 2017).

En outre, selon JCDecaux, le recours aux panneaux numériques permettrait également de limiter les déplacements motorisés liés à la maintenance puisque les affiches pourraient être changées à distance grâce à de la télégestion.

En soit, un beau geste pour la planète !

Pourtant, la problématique liée à la consommation énergétique de ces écrans numériques s’avère être le cheval de bataille de leurs détracteurs, et les comparaisons fleurissent à tout va : 1 écran numérique consomme autant que 3 ou 4 foyers, 7 fois plus qu’un panneau publicitaire classique, etc.

Alors, que doit-on en penser ? Ecologique ou énergivore ?

Pour répondre à cette question, nous renvoyons ici à un document rédigé par JCDecaux, à l’attention des élus parisiens. Ce document, diffusé par l’association de lutte contre la publicité R.A.P. (Résistance à l’Agression Publicitaire : https://antipub.org/) détaille la consommation du parc publicitaire parisien déployé en 2014 ainsi que de celui déployé en 2017 en fonction du type et du nombre de mobilier utilisé. L’association a depuis été accusée par JCDecaux de recel et de violation de secret industriel (voir le courrier reçu par l’association).

Alors faisons nous même le calcul, comme des grands, grâce à ces données :

La première chose que l’on peut noter ici, c’est que la consommation totale du parc de 2014 est de 4627 MWh/an alors que celle de 2017 est de 3173 MWh/an. Cela correspond bien à une baisse globale de 31,4% de la consommation électrique du parc publicitaire Parisien.

En revanche, si on regarde en détail la consommation individuelle de chaque type de panneau on constate que le « mobilier bas 2m² 2 faces déroulantes » consomme 758 kWh /an sur le réseau permanent c’est-à-dire, non pas 2 ni 10, mais 16 fois moins ( ! ) que son homologue numérique qui consomme lui 12 585 kWh/an.

L’association R.A.P. pousse la comparaison encore plus loin en remarquant qu’ « un panneau avec une seule face numérique (6818 kWh/an) consomme 7 fois plus que le plus énergivore des mobiliers non numériques (881 kWh /an) ». En fait, la consommation énergétique des écrans publicitaires numériques représente 64 % de la consommation totale, alors qu’ils représentent 15% de la flotte !

Selon ce document, le résultat est donc sans appel : la consommation globale, certes baisse, mais ce n’est pas grâce au passage au numérique ! C’est simplement dû à une diminution globale de la quantité de mobilier déployé (2035 panneaux en 2014 contre 1630 en 2017) ainsi que de la taille des panneaux.

En outre, selon l’association R.A.P., l’entretien des mobiliers numériques exige autant, voire plus de contrôles et de nettoyage que les panneaux déroulants. (voir cet article ainsi que les documents compilés par l’association R.A.P.)

L’association note également que « outre la consommation énergétique, les écrans sont fabriqués à partir de matériaux rares qui sont extraits dans des conditions sociales et écologiques qui n’ont rien de durable et qui ne sont assurément pas climato-compatibles ».

Enfin, rappelons que la publicité lumineuse de façon générale, amplifie le phénomène de pollution lumineuse de l’espace public toujours plus importante, malgré les effets néfastes reconnus sur la santé et la biodiversité (voir par exemple cet article des Echos : « La nuit disparait » ).

Des messages con–textualisés

Si JCDecaux peut se permettre d’investir dans le High-tech et de diminuer de quasiment 25% la quantité de mobilier urbain déployé, c’est parce que l’avènement du panneau numérique ouvre de nouvelles perspectives dorées pour l’afficheur : il est désormais possible de changer le visuel publicitaire en un clic. Et ça, ça n’a pas de prix ! Selon Albert Asséraf, directeur de la stratégie de JCDecaux : « Nous avons la connaissance du quartier, du contexte autour de nos mobiliers, et donc nous pouvons choisir d’envoyer un message publicitaire donné à un moment donné, pour un public donné » (voir le témoignage recueilli par France Inter).

Alors, tout l’environnement du panneau d’affichage peut être pris en compte pour sélectionner la meilleure publicité à diffuser, au meilleur endroit et au meilleur moment. C’est ce que JCDecaux nomme des « messages contextualisés« .

Des publicité encore plus ciblées, invasives et caricaturales, donc. Que de belles perspectives…

Car s’il est actuellement strictement interdit d’équiper les panneaux publicitaires de capteurs, ou caméras permettant de relever les déplacements, les profils et les regards des passants, JCDecaux affiche clairement son intention de faire bouger les lignes…(voir par exemple, cet article).

Liberté de (non) Réception

Au-delà de sa consommation énergétique, le panneau publicitaire numérique soulève donc des questions éthiques mais également des problèmes de santé publique.

Du fait de leur caractère animé, les écrans publicitaires numériques, souvent vidéos, attirent le regard des passants et vont à l’encontre de ce que les militants antipub appellent « la liberté de réception des citoyens », plus encore que les affichages papiers classiques. Et pour cause, ils sont élaborés dans ce but.

Selon un témoignage de Medhi Khamassi, Chargé de Recherche au CNRS dans le domaine des Sciences Cognitives : «Cette technologie exploite le fait que toute image en mouvement dans la périphérie du champ visuel capture automatiquement l’attention de l’individu. Cette réaction automatique, héritage de notre évolution au cours de laquelle le danger pouvait surgir sans prévenir, s’accompagne d’une augmentation du niveau d’alerte et de stress qui favorise la mémorisation du message» (voir le témoignage complet recueilli par le collectif des Déboulonneurs).

De plus, ils contribuent à nous exposer toujours plus aux écrans alors même que l’on tire la sonnette d’alarme sur les impacts liés à cette surexposition, allant jusqu’à des risques de retard de développement chez les enfants de 0 à 4 ans (voir par exemple cette tribune publiée sur Le Monde).

Alors pourquoi ne pas s’en passer tout simplement ?  En 2014, la ville de Grenoble a décidé de ne pas reconduire son contrat avec JCDecaux, et n’a pas lancé de nouvel appel d’offre. La ville a fait le choix de nouveaux espaces d’expression permettant d’afficher des informations culturelles et associatives, ou de favoriser l’expression d’opinion citoyenne, politique et syndicale.

A Marseille, où la Règlementation Locale de Publicité est en pleine mutation, on est malheureusement loin de suivre cet exemple…

Alors Marseille ? Toujours aussi enthousiaste pour accueillir à bras ouverts ces nouveaux bijoux technologiques dans ton espace public ?

Si comme nous tu ne l’es pas, tu peux :

  • Partager ces stickers anti panneaux publicitaires numériques
  • Signer la pétition contre la prolifération des panneaux publicitaires numériques à Marseille ici !

Si vous en voulez encore :

Autres collectifs qui se battent contre les écrans publicitaires numériques :

Tous les documents issus de la concertation pour le nouveau RPLi de Territoire Marseille Provence sont disponible ici.

Quelques articles :

  • JCDecaux prévoit de renouveler sa flotte de 251 véhicules pour Paris et 375 véhicules pour l’Île-de-France par des véhicules roulant au GNU (ou GPL) et au diesel : ici
  • Article du monde sur la liberté de non-réception
  • Si on demande leur avis aux citoyens : les utilisateurs du métro parisien ne veulent pas des écrans vidéos
  • Etude de 2015 sur les impacts des écrans publicitaires vidéos chez les conducteurs qui montre un taux d’accident plus important sur des sites proches des panneaux d’affichage numériques
  • Belle action de la commune d’Ixelles, en Belgique : lien.

Et vidéos :

  • Enquête de Cash investigation sur le neuro-marketing
  • Et une vidéo sympa de horizon-gull sur l’utilisation des slogans et jingle publicitaires.